Créer un PDF Recommander Imprimer

Interview : "L'auto-entrepreneur, stade ultime de la précarisation"

Lundi, 08 Décembre 2008

logolepoint

Le gouvernement invente les auto-entrepreneurs. Ce nouveau statut permettra à partir du 1er janvier 2009 aux salariés, chômeurs, retraités, étudiants ou autres - en somme à tout le monde - de développer une activité complémentaire pour augmenter leurs revenus. Un simple formulaire à renvoyer au Centre de formalité des entreprises ou à remplir en ligne , suffit pour se lancer. Un seul prélèvement sera effectué : 13 % du chiffre d'affaires mensuel pour les activités commerciales ou 23 % pour celles de services. Seules conditions : réaliser moins de 80.000 euros de chiffre d'affaires pour une activité commerciale ou moins de 32.000 pour les prestataires de services. Le gouvernement compte sur l'émergence de 100.000 auto-entrepreneurs au premier semestre 2009 et 100.000 de plus au second. Il souligne que le portail internet a déjà comptabilisé 15.000 connexions depuis son lancement le 17 novembre et qu'il enregistre 700 nouvelles consultations par jour.

Lepoint.fr a interrogé le député socialiste François Brottes, qui s'est particulièrement opposé au statut d'auto-entrepreneur lors de son examen à l'Assemblée. Selon lui, il risque de devenir "le stade ultime de la précarisation".

 

Lepoint.fr : Pourquoi le Parti socialiste s'oppose-t-il au nouveau statut de l'auto-entrepreneur ?

François Brottes : Ce statut permet de bénéficier d'un régime particulièrement favorable sans limitation de durée qui a l'inconvénient de ne pas remplir un certain nombre de caisses (sociales, NDLR) dans le besoin. Il va surtout créer une concurrence déloyale par rapport à ceux qui ont un agrément, les qualifications requises et paient leurs charges normalement. Où est donc la garantie pour les clients lorsque ceux-ci vont avoir à faire à une génération spontanée de personnes qui vont se réclamer professionnelles sans véritablement l'être ? Cela va créer plus d'insécurité pour le client. Pour toutes ces raisons, il ne nous semble pas judicieux de créer un tel dispositif. Nous ne sommes pas opposés à la recherche de solutions pour faciliter la création d'entreprise mais, à ce moment-là, il faut que le statut ait une durée limitée et qu'on ne sacrifie pas les qualifications nécessaires au fonctionnement de l'activité.

Lepoint.fr : Les seuils de chiffre d'affaires des auto-entrepreneurs seront limités. N'est-ce pas une garantie suffisante pour éviter le risque d'une concurrence déloyale ?

F. B. : Non. Car lorsqu'un auto-entrepreneur formulera un prix, il deviendra une référence dans la tête du client. Celui-ci ne va pas forcément comprendre pourquoi l'auto-entrepreneur peut faire un prix cassé tandis que l'artisan ne suit pas. Bien sûr, le critère du prix n'est pas le seul pour un client, mais il est souvent très important. Cette espèce de dumping économique et social peut donc porter atteinte gravement à des entreprises avec de vrais salariés.

 

Lepoint.fr : Le gouvernement parle de "remède anti-crise" qui permettrait à des personnes comme les étudiants ou les personnes âgées de compléter leurs revenus...

F. B. : La question du pouvoir d'achat et des salaires est clairement posée. Si les gens sont obligés de faire des heures supplémentaires, de travailler le dimanche et de créer en plus leur boîte pour pouvoir survivre, il y a un petit problème. Cela montre qu'il y a une très mauvaise répartition entre les revenus financiers et les revenus du travail. Le statut d'auto-entrepreneur, c'est le stade ultime de la précarisation. Ce dispositif permettra à une entreprise de demander à son salarié de renoncer à son contrat de travail et de devenir son propre patron. Comme, par ailleurs, le gouvernement a fait sauter la possibilité de pouvoir faire requalifier en salariat le lien de subordination entre un client et son unique fournisseur, on aura une logique d'externalisation du salariat. Tout cela au prétexte que les gens ont le droit d'organiser leur travail. C'est une fausse liberté qui est organisée. Tout cela obéit à une logique parfaitement organisée, traitée dans différents textes du gouvernement, qui consiste à vider le statut du salarié de sa substance.

 

Par Marc Vignaud

L'article sur LePoint.fr